3 questions à… Christophe Charlery, Architecte des bâtiments de France
L’Unité départementale de l’architecture et du patrimoine de la Moselle (Udap) veille à la promotion de la création et de la qualité architecturale, dans le respect du contexte patrimonial existant, en lien avec les collectivités territoriales. Des enjeux à la croisée du patrimoine et du projet urbain, notamment en matière d’habitat et d’espaces publics, qui font de son chef de service, Christophe Charlery, un interlocuteur incontournable dans la fabrique des territoires.
L’Architecte des bâtiments de France se prête au jeu des 3 questions pour l’AGURAM, dont l’Udap est membre depuis 1974.
1/ Quels enjeux identifiez-vous entre préservation des patrimoines (architecturaux/urbains et paysagers) et adaptation au changement climatique du bâti et des espaces publics ?
Ces questionnements ne sont pas nouveaux et ont donné lieu à plusieurs études et publications concernant le bâti ancien, particulièrement dans la région Grand Est. Je pense aux études « Habitat ancien en Alsace « (2014) et « Bien rénover mon logement en Lorraine » (2020), co-portées par la Dreal et la Drac Grand Est. De plus, ces thématiques sont aujourd’hui au cœur des formations des architectes, y compris en post-formation dans la spécialité « patrimoine » à l’École de Chaillot.
L’amélioration des qualités thermiques du bâti ancien doit se penser de manière globale, car il s’agit en réalité d’un système complexe (cave, toiture, murs, menuiseries, chauffage, etc.). Il est souvent possible d’y parvenir au-delà de la réponse unique de l’isolation thermique par l’extérieur, qui peut parfois, mais irrémédiablement, porter atteinte à la qualité des bâtiments patrimoniaux. La gestion de l’effet de cloison froide reste cependant importante. Enfin, certaines techniques ne sont simplement pas adaptées au comportement des bâtiments et matériaux anciens, risquant de favoriser le développement de nouvelles pathologies sanitaires potentiellement préjudiciables pour la bonne préservation du bâti et de ses occupants.
N’oublions pas que le bâti ancien possède des qualités thermiques intrinsèques de par la bonne inertie de certains de ses matériaux, particulièrement concernant le confort thermique d’été, sujet de plus en plus actuel en lien avec le réchauffement climatique. Si l’on prend en compte l’énergie grise du bâti ancien, son bilan carbone devient très favorable et ses impacts sont finalement limités sur l’environnement. Il est donc souhaitable que les prochaines méthodes de calcul du diagnostic de performance énergétique (DPE) évoluent et prennent plus en compte ces caractéristiques favorables du bâti traditionnel. La consommation réelle de chauffage dans les bâtiments anciens devrait également de nouveau être considérée dans l’établissement du DPE, ce qui permettrait d’améliorer le classement.
Enfin, concernant les espaces publics, le sujet n’est pas uniquement de planter des arbres, mais également de déminéraliser les sols. L’Udap soutient régulièrement des projets de ce genre en centres-villes et centres-villages. Cependant, ces projets peuvent parfois être gênés par le passage de nombreux réseaux enfouis, ou par la présence de vestiges archéologiques et lorsqu’un projet de végétalisation pérenne n’est pas possible, des plantes en bac ou des jardins éphémères et réversibles peuvent être imaginés, comme c’est le cas de manière saisonnière à Metz pour la place de la Comédie ou la place d’Armes. L’Udap de Moselle travaille d’ailleurs en bonne collaboration avec le service des parcs et jardins de la ville de Metz sur toutes ces thématiques. Il convient de noter qu’une fiche conseil est en cours d’élaboration à l’Udap de Moselle concernant les arbres à planter dans notre département, en tenant compte du réchauffement climatique ; elle devrait être publiée dans le courant de l’année.
2/ Vos décisions sont parfois contestées : que répondez-vous à vos contradicteurs ?
L’une de mes missions régaliennes est d’instruire les dossiers d’urbanisme situés dans les espaces protégés, tels les abords des monuments historiques ou les sites patrimoniaux remarquables. En 2025, l’Udap de Moselle a instruit plus de 4 500 dossiers d’urbanisme pour moins d’une dizaine de contentieux. Il ne s’agit pas de mettre les villes et villages sous cloche, mais bien d’accompagner des projets de réhabilitation, de construction ou d’aménagement, dans des environnements patrimoniaux souvent sensibles et de veiller à la bonne intégration de ces derniers.
Dans les sites patrimoniaux remarquables, les avis de l’architecte des bâtiments de France s’appuient sur les règlements en vigueur, dont la rédaction et la validation ont été partagées en amont avec les élus de la commune concernée, y compris un passage en enquête publique. Ce document règlementaire est généralement consultable sur les sites internet des mairies, permettant de rendre disponibles les règles pour tous les porteurs de projet, au préalable de tout dépôt de dossier de demande de travaux.
Lorsqu’il n’existe pas de règlement, nous nous appuyons sur une analyse fine du contexte patrimonial du lieu concerné par les travaux, tout en tenant compte de la qualité intrinsèque du bâtiment ou de l’espace public concerné. La formation et l’expérience de mes équipes permettent alors d’identifier clairement les enjeux patrimoniaux, urbains ou paysagers et de rendre des avis circonstanciés et motivés sur les travaux souhaités.
Cet objectif de préservation du cadre de vie dans les espaces patrimoniaux, nécessite parfois, au titre de l’intérêt général, des efforts supplémentaires et peut ainsi percuter les intérêts plus particuliers de certains porteurs de projets ; il convient alors, dans la mesure du possible, de trouver un point de consensus.
L’Udap de Moselle multiplie d’ailleurs les conseils ouverts à tous en phase avant-projet, lors de permanences mensuelles en mairie, en rendez-vous dans ses locaux ou par courriel. Plus de 1 800 conseils ont ainsi été rendus en 2025. Des fiches conseils sont également disponibles sur le site internet de la Drac Grand Est, à destination du grand public. Cette communication importante, et les documents pédagogiques proposés, permettent de partager les enjeux et souvent, de donner une issue favorable à l’élaboration des projets. Le nombre des litiges et recours en Moselle, au regard de la masse des dossiers instruits, est donc extrêmement faible (environ 0,15 % des avis en 2025).
3/ Dans quelle mesure une démarche comme le Plan guide, réalisé sur les espaces publics du cœur métropolitain de Metz, apporte-t-elle une plus-value dans la réalisation des missions de l’Udap ?
L’élaboration de ce plan guide a permis de prendre le temps, très en amont des projets d’aménagement, de nous rassembler et de réfléchir avec l’AGURAM, les services techniques de la ville et les élus, à un véritable projet global concernant le devenir des espaces publics de la ville de Metz. C’est un moment rare et particulièrement précieux pour échanger sur les enjeux, partager une vision globale et enfin construire un véritable projet urbain à l’échelle du centre-ville, gage de cohérence et de qualité. Ce travail de concertation s’est donc traduit par la rédaction de ce plan guide qui fixe, pour le long terme, une méthodologie d’analyse et les grandes lignes des différentes identités urbaines à rechercher dans les projets de requalification des espaces publics. À plusieurs reprises déjà, nous avons pu mettre en application les recommandations du plan guide avec les services techniques de la ville, en particulier pour des projets situés dans le pittoresque quartier d’Outre-Seille. L’élaboration des projets et l’instruction administrative des dossiers s’en sont ainsi trouvés très fluidifiés.
Mots clés : ABF, Christophe Charlery, interview, patrimoine